CIVILISATIONS ET NUDITES :

2.- L'empreinte de la religion

Le texte qui suit a été extrait du mémoire de Willem Toutenhoofd, étudiant en sociologie à l'ULB.
Il fait suite à "L'empreinte des mœurs et des coutumes".

Nous venons de le voir, l'Eglise s'est proclamée adversaire du corps et de la nudité. Il en était de même pour toutes les religions chrétiennes, ainsi que le Judaïsme.
Déjà l'Ancien Testament précisait : "Pour les fils d'Aaron, tu feras des tuniques et des ceintures... Tu leur feras, pour dissimuler leur nudité, des caleçons de lin, allant des reins jusqu'aux cuisses".
Pour se présenter devant Dieu, il importait de porter des habits consacrés qui purifient. L'obsession du sexe rend impur ce dernier et il interdit la communication avec le divin. Il est donc impensable de se montrer nu devant Dieu. Ceci serait considéré comme une insulte et serait puni de mort. Avoir le sexe bien couvert ne suffit pas pour se faire interprète de Dieu, encore faut-il être célibataire et d'une continence exemplaire. Ainsi, ce sexe inexistant des prêtres font de ceux-ci des anges.
La pratique séculaire de la nudité, considérée comme une constante des origines de l'humanité à la chute de l'empire romain, prend donc petit à petit fin sous la civilisation chrétienne. La nudité tend également à disparaître de la peinture et de la sculpture. Seul le Christ pouvait se permettre une quasi-nudité, celle de la douleur3.
Or, nous l'avons vu, le nu n'était pas prohibé dans la vie publique du Moyen Age. On le tolérait dans les bains, au bord des rivières et il était d'usage de dormir sans vêtements. "Mais, dit Jacques Laurent, la limitation du nu dans les arts, la force d'une religion pour laquelle il était coupable se conjuguent pour le pousser dans une clandestinité qui multiplie ses pouvoirs érotiques" ; par exemple le libertinage.

Après avoir montrée beaucoup d'intolérance par le passé, c'est aux nouvelles colonies que l'Eglise s'est attaquée, sous prétexte d'évangélisation et de civilisation. La nudité dans laquelle vivaient paisibles et heureux les africains, était bien-entendu incompatible avec la vision de l'homme blanc. Les missionnaires protestants et catholiques, en véritables artisans du rhabillage des peuples nus, eurent vite fait goûter aux "sauvages" les bienfaits de notre civilisation industrielle', et ce par des températures atteignant les 40°C.
Mais après tout, ils ne faisaient que suivre les précieuses recommandations des églises chrétiennes : "Vêtir ceux qui sont nus".
Vêtir l'Afrique, voilà un fabuleux projet qui n'était d'ailleurs pas réalisé qu'au seul nom de la foi. Ainsi en 1877, l'explorateur Stanley proclamait devant la Chambre de Commerce de Manchester : "Le devoir le plus impérieux des chrétiens est de couvrir et convertir les indigènes à une véritable décence. Si seulement nous parvenions à les couvrir le jour du Seigneur, cette innovation dans les moeurs africaines représenterait un nouveau marché de 320 millions de mètres de cotonnades anglaises".
Une curieuse conséquence fut que, après les hommes blancs, les dirigeants noirs firent eux-mêmes la chasse au nu. Par une sorte de culpabilisation inconsciente, ils voyaient dans le nu le signe de leur ancienne sauvagerie et dans le vêtement la preuve qu'ils appartenaient également au monde des civilisés, celui des opprimeurs et non des opprimés. L'Africain, qui jusqu'alors ignorait qu'il était nu (puisqu'il est nu que par rapport aux colonisateurs) est subitement confronté à des problèmes de pudeur.

Marc-Alain Descamps cite en exemple le cas de la femme noire, à qui un missionnaire a mis un cache-sexe, qui va se faufiler dans un buisson. C'est qu'elle sent sa peau comme son vêtement et les poils du pubis comme son pagne. Le port d'un pagne artificiel est pour elle un attribut qui va justement attirer l'attention d'autrui sur ses parties sexuelles1,
 


Willem TOUTENHOOFD
(1984)



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