Nous venons de le voir,
l'Eglise s'est proclamée adversaire du corps et de la nudité. Il en
était de même pour toutes les religions chrétiennes, ainsi que le
Judaïsme.
Déjà l'Ancien Testament précisait : "Pour les fils d'Aaron, tu
feras des tuniques et des ceintures... Tu leur feras, pour
dissimuler leur nudité, des caleçons de lin, allant des reins
jusqu'aux cuisses".
Pour se présenter devant Dieu, il importait de porter des habits
consacrés qui purifient. L'obsession du sexe rend impur ce dernier
et il interdit la communication avec le divin. Il est donc
impensable de se montrer nu devant Dieu. Ceci serait considéré comme
une insulte et serait puni de mort. Avoir le sexe bien couvert ne
suffit pas pour se faire interprète de Dieu, encore faut-il être
célibataire et d'une continence exemplaire. Ainsi, ce sexe
inexistant des prêtres font de ceux-ci des anges.
La pratique séculaire de la nudité, considérée comme une constante
des origines de l'humanité à la chute de l'empire romain, prend donc
petit à petit fin sous la civilisation chrétienne. La nudité tend
également à disparaître de la peinture et de la sculpture. Seul le
Christ pouvait se permettre une quasi-nudité, celle de la douleur3.
Or, nous l'avons vu, le nu n'était pas prohibé dans la vie publique
du Moyen Age. On le tolérait dans les bains, au bord des rivières et
il était d'usage de dormir sans vêtements. "Mais, dit Jacques
Laurent, la limitation du nu dans les arts, la force d'une
religion pour laquelle il était coupable se conjuguent pour le
pousser dans une clandestinité qui multiplie ses pouvoirs érotiques"
; par exemple le libertinage.
Après avoir montrée beaucoup d'intolérance par
le passé, c'est aux nouvelles colonies que l'Eglise s'est attaquée,
sous prétexte d'évangélisation et de civilisation. La nudité dans
laquelle vivaient paisibles et heureux les africains, était
bien-entendu incompatible avec la vision de l'homme blanc. Les
missionnaires protestants et catholiques, en véritables artisans du
rhabillage des peuples nus, eurent vite fait goûter aux "sauvages"
les bienfaits de notre civilisation industrielle', et ce par des
températures atteignant les 40°C.
Mais après tout, ils ne faisaient que suivre les précieuses
recommandations des églises chrétiennes : "Vêtir ceux qui sont
nus".
Vêtir l'Afrique, voilà un fabuleux projet qui n'était d'ailleurs pas
réalisé qu'au seul nom de la foi. Ainsi en 1877, l'explorateur
Stanley proclamait devant la Chambre de Commerce de Manchester : "Le
devoir le plus impérieux des chrétiens est de couvrir et convertir
les indigènes à une véritable décence. Si seulement nous parvenions
à les couvrir le jour du Seigneur, cette innovation dans les moeurs
africaines représenterait un nouveau marché de 320 millions de
mètres de cotonnades anglaises".
Une curieuse conséquence fut que, après les hommes blancs, les
dirigeants noirs firent eux-mêmes la chasse au nu. Par une sorte de
culpabilisation inconsciente, ils voyaient dans le nu le signe de
leur ancienne sauvagerie et dans le vêtement la preuve qu'ils
appartenaient également au monde des civilisés, celui des opprimeurs
et non des opprimés. L'Africain, qui jusqu'alors ignorait qu'il
était nu (puisqu'il est nu que par rapport aux colonisateurs) est
subitement confronté à des problèmes de pudeur.
Marc-Alain Descamps cite en exemple le cas de
la femme noire, à qui un missionnaire a mis un cache-sexe, qui va se
faufiler dans un buisson. C'est qu'elle sent sa peau comme son
vêtement et les poils du pubis comme son pagne. Le port d'un pagne
artificiel est pour elle un attribut qui va justement attirer
l'attention d'autrui sur ses parties sexuelles1,