| Vivre nu au quotidien ? Pas
évident selon notre reporter qui, seule et en groupe, a relevé le pari
du naturisme. Et traversé mille états d'âme face à ce corps livré tel
quel. (Lu dans Marie-Claire, juillet 2008) PREMIER JOUR. « Comment devient-on naturiste ? Et pourquoi ? "La meilleure façon de le savoir, c'est d'essayer ! », me répond joyeusement Paul Réthoré, président de la Fédération française de naturisme (FFN). Et ce n'est pas rien quand on sait qu'avec deux millions de vacanciers chaque été, dont six cent mille Français, notre pays est la première destination naturiste d'Europe. Dans trois jours, je suis invitée à assister à l'assemblée générale de la FFN qui a lieu au domaine de la Sablière, dans le Gard. Ce qui veut dire que, dans trois jours, je serai pour la première fois au milieu de deux cent cinquante personnes nues. Je suis tout à coup frappée par l'évidence: je suis folle d'avoir accepté cette mission pour Marie Claire ! A l'autre bout du fil, le président poursuit: « Être naturiste, c'est être avant tout en osmose avec la nature. C'est accepter son corps tel qu'il est et se sentir bien dans sa peau au point d'être capable de le montrer à d'autres, sans gêne." Dans mon cas, c'est à espérer. Sinon, je risque de passer un très mauvais week-end. Pour l'instant, pas de problème, je commence le reportage, nue oui, mais encore seule chez moi, et je me contente de ricaner intérieurement chaque fois que je passe un coup de fil professionnel. C'est idiot, mais c'est vrai, ça m'amuse de les imaginer au bureau en jupe ou en costard, et moi toute nue à l'autre bout du fil. C'est rigolo et ridicule, comme un fantasme. « Mais il faut avouer que faire l'impasse sur trente mille ans d'évolution humaine et faire fi des premières inventions rudimentaires en matière de mode pose cependant très vite problème...Chassez le réel, il revient au galop ! Car vivre nu, pour de vrai, c'est être vulnérable et à la merci de tout. D'abord, il y a la température, dilemme numéro 1 des naturistes en pays froid. Cette donnée essentielle s'impose à moi dès le premier jour, au lever du lit. ..Pourquoi sortir de mon lit douillet toute nue alors qu'il fait plus froid dehors ? Que ferait une naturiste pure et dure ? Entre la triche et le jusqu'au-boutisme, j'opte pour une étole en laine pour la matinée. Je suis à Paris, pas à Rio. Dehors, il pleut. Et même avec le chauffage à fond, j'alterne entre chaud et froid. Je suis à fleur de peau et dans tous les sens du terme. Ensuite, il y a les matières qui m'agressent de toutes parts. La toile de mon sofa me gratte, le velours de mon fauteuil de bureau m'irrite et les chaises en plastique de la cuisine collent. Pour parer à ces désagréments - et aussi éviter d'attraper microbes ou mycoses - je passe mon temps à poser des bouts de tissu en coton doux partout... Finalement, vivre nue, c'est penser constamment à son cul ! » DEUXIEME JOUR . « Le naturisme, c'est s'engager dans une approche de son être véritable », raconte la doc que m'a envoyée la FFN. Eh bien, il faut croire que mon "être véritable" provoque chez moi un profond sentiment d'ennui ! Ce n'est pourtant que le deuxième jour ...Mais la vue de mon corps me fatigue. La nudité rien que pour moi, c'est juste normal. Terriblement normal. Je sonde la doc pour comprendre mon état. Serais-je en proie à une "vision dépréciatrice de soi"? Non. Je n'ai pas de complexes particuliers. Je me suis réconciliée depuis longtemps avec mes petits seins et mes grosses fesses, le jour où j'ai décrété être un canon anachronique qui aurait dû naître au XVIIe siècle. Serais-je alors "accablée de tabous sexuels ou d'inhibitions" ? Je suis une fille de hippies. Je cherche des inhibitions, des tabous et des interdits depuis trente-trois ans. Et je n'en trouve pas. Je n'ai pas non plus "honte de moi" ni "envie de me cacher", comme analyse le psy des naturistes, Alain Boudet. Même si j'aime jouer avec mes vêtements, changer de personnalité. J'adore passer du cow-boy en jean à la petite fille modèle à col Claudine. Pour moi, s'habiller, c'est se déshabiller, c'est retrouver son corps comme un cadeau qu'on déballe, une surprise. Être nue 24 heures sur 24, c'est dire adieu à la fantaisie. Mea culpa, je suis une matérialiste éhontée! Si j'étais une vraie naturiste, je me débarrasserais de ma vanité et de tous ces méchants désirs vestimentaires en me dévouant au culte de mon corps dans sa "vérité" et en faisant beaucoup de sport. L'idée me fatigue d'avance. ..». TROISIEME JOUR. « Faire le ménage toute nue, c'est basculer dans le burlesque. J'ai un fou rire en me voyant penchée en avant cul nu pour brancher l'aspirateur... J'ai l'air d'une fausse ingénue tout droit sortie d'un film de charme kitsch. Évidemment, c'est à ce moment précis que j'on sonne à ma porte. C'est l'agent EDF. Ma vie est une pièce de boulevard. Ciel! Que faire ? L'aspirateur est en route, la machine à laver tourne, le bain coule. ..Et moi, au milieu de tout ça, je ne porte que des gants Mapa. Pourvu que je n'oublie pas d'enfiler mon peignoir, j'ouvre. Sur ce, le téléphone décide lui aussi de sonner: "Ici il fait un temps sublime, on fait un pique-nique dehors. Vous allez voir, ce sera super !", m'annonce une voix chaleureuse à l'autre bout du fil, celle de Gaby, qui dirige le club où a lieu cette grande réunion de la fédération. Oui, demain tout me paraîtra beaucoup plus naturel, une fois que je serai à la campagne, au soleil. ..Du moins, je fais tout pour m'en convaincre. » QUATRIEME JOUR. « Ça y est, je suis arrivée dans la vallée magnifique des gorges de la Cèze, où se trouve le domaine de la Sablière. Ici, on m'explique clairement que je suis dans "un club familial". Un terme chaste qui induit que je ne suis pas en "terrain échangiste et que les célibataires et autres voyeurs ne sont pas les bienvenus". Ça tombe mal, je suis célibataire et je ne pourrai pas m'empêcher d'être une voyeuse. ..Que faire ? Pour mon baptême naturiste en collectivité, je choisis la piscine. « A l'entrée du bassin, le panneau "Nudité obligatoire" indique très clairement qu'ici, pour être voyeur, il faut être aussi exhibitionniste. Preuve en est cette vitre avec vue plongeante sur le bassin, juste à hauteur des fesses, et à travers laquelle je regarde nager des corps sans tête, comme un ballet de fesses dans un océan de bleu. Docile, je me plie "à la tenue correcte exigée" en enlevant mon paréo et je plonge dans l'eau. D'emblée, j'évite de nager la brasse et je passe au crawl. Nettement plus chic. Petite montée d'angoisse que j'anesthésie gentiment en me répétant que "tout est normal". Autour de moi, ce o est que farandole de lolos, gros, petits, beaux ou flapis, de fesses de toutes formes et gabarits, "d'origines du monde" plus ou moins ébouriffées et de pénis flageolants. Pour l'instant, j'ai du mal à ressentir cette "magie" dont parlent tous les penseurs naturistes... J'ai un peu la nausée. En sortant du bain, je rencontre mes nouveaux amis. Parmi eux, un cadre SNCF, un informaticien, un astrophysicien, une assistante de direction, une prof... Bref, des gens que je croise habituellement en costume kaki et képi, chemise rayée ou petit tailleur. C'est assez surréel de discuter avec eux tout nus comme si de rien n'était. Une phrase revient souvent dans leur conversation : "On est né nu." Mais j'ai du mal à voir le rapport entre cet étalage de chair auquel je participe et l'état d'innocence du petit d'homme. J'ai seulement un peu la tête qui tourne à voir tous ces sexes valser partout autour de moi. Je sors prendre l'air. » CINQUIEME JOUR. « Au stand de tir à l'arc, je croise de nouvelles têtes ou plutôt de nouveaux "sexes". Comme un premier jour d'école, je me force un peu à "faire copain". Mais j'ai du mal à regarder dans les yeux. Mon regard tombe toujours là où il ne faut pas. Être nue au milieu d'autres corps nus dans un environnement non aquatique, ça fait vraiment bizarre. Le fait de ne pas trouver ces corps beaux, pose aussi problème, évidemment. Méchante ? Snob ? Bourrée de préjugés ? A l'évidence, je le suis. D'accord, être naturiste, c'est bien. Mais être naturiste tout en étant jeune et beau, c'est quand même plus respectueux pour la beauté de l'environnement... Et cette vérité peu charitable se confirme quelques heures plus tard au bord de la rivière où je retrouve les membres du "club des jeunes". C'est curieux comme d'être entourée de corps frais et rebondissants me procure davantage de bien-être. l'impudeur apparaît tout à coup solaire et heureuse. » SIXIEME JOUR. « Cet après-midi, je participe à ma première "randonnue". Il fait un peu frais, certains sont habillés, d'autres se promènent vêtus seulement d'un T-shirt, fesses nues. Comme je n'ai pas trop l'esprit de groupe (nu ou pas), je reste à l'écart avec deux ou trois camarades. Un journaliste de "La Tribune" fait aussi partie de la fête. On parle de tout, de rien mais aussi de gros sous : le chiffre d'affaires du marché naturiste s'élèverait à 250 millions d'euros par an ! Au début de la marche, j'ai un peu l'impression d'être un paquet de viande qui ballote. Ma nudité me donne le blues. Mais je finis par me détendre et rire de nous voir avancer tout nus à travers les bois en gros godillots et sac à dos. Pour la première fois en une semaine, j'ai l'impression de vivre une expérience qui fait réellement sens. Le soleil et le vent qui caressent la peau et l'odeur du thym me donnent presque envie de chanter, comme Brigitte Bardot: "J'avoue franchement que c'est grisant, nue au soleil, complètement nue au soleil." Tout serait vraiment très agréable... Si seulement j'étais seule au monde et si les moucherons n'existaient pas. » SEPTIEME JOUR. « Ici, j'ai de plus en plus le sentiment qu'on révèle son corps pour mieux le nier, l'asexuer. Comment gérer le désir dans ce "mode de vie autrement" ? Comment font les hommes lorsqu'ils ont des montées pulsionnelles ? "Les érections sont rares. On respecte les autres. Pas question de se laisser aller à ce genre de choses. Quand cela arrive, et c'est exceptionnel, on s'arrange pour se cacher très vite avec une serviette", confie Nicolas, un habitué d'une quarantaine d'années. Ce qui induit qu'il vaut mieux réfréner ses désirs ! plutôt que d'avoir des désirs cachés ? Pourquoi cette police de la libido ? Dans ce monde naturiste où tout est montré, j'ai l'impression que l'érotisme et la sensualité sont en voie d'extinction. Du moins, c'est ce que je ressens en faisant mes valises pour rentrer à Paris. Et, comme au septième jour de la Création, je décide enfin de me reposer... En remettant mes habits ! Être nue, je ne suis pas contre, si c'est dans une rivière, dans un océan ou dans le lit de mon amant... Mais pas dans un ghetto naturiste, même si c'est le plus joli ghetto du monde. Mon bilan de la semaine est simple : si les naturistes sont à la recherche du paradis perdu, moi, dans ce jardin d'Eden qui ressemble trop souvent à une photo de Diane Arbus, je félicite Adam et Ève d'avoir croqué la pomme. Sinon on aurait raté le plaisir de porter des robes Vanessa Bruno et des culottes Fifi Chachnil ! ». Zita Lotis-Faure. |