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Gilles Boetsch, anthropobiologiste, directeur de
l'Unité d'anthropologie : adaptabilité biologique et culturelle (CNRS /
Université Aix-Marseille-II)
© CNRS
C'est l'été, les corps se dévoilent sur les plages
pour faire bronzette. Que nous apprend cette pratique apparue au siècle
dernier ?
Gilles Boetsch : Cet usage, parmi d'autres, montre que les normes
relatives à la beauté du corps évoluent dans le temps et dans l'espace.
Mais aussi qu'elles épendent des conditions socio-économiques des
populations. Hier synonyme de labeur en plein air, le bronzage fut, en
Occident, considéré jusqu'à la fin du XIXe siècle comme peu noble. Comme
dans le Japon ou la Chine d'aujourd'hui, la pâleur était de mise pour
les classes sociales élevées. Au début du XXe, alors que le tourisme se
développe, le bronzage devient un symbole de bien-être, de liberté et de
richesse, puisque les loisirs sont réservés aux plus aisés. Depuis, la
«distinction» s'est estompée, notamment avec l'avènement des congés
payés à partir de 1936. Aujourd'hui, le dernier chic, c'est d'être
légèrement hâlé. Et ce d'autant que l'on veille à préserver sa peau du
vieillissement prématuré et des maladies dues au soleil.
Ces évolutions signifient-elles que notre rapport au corps change ?
G.B. : Notre relation à la corporéité a connu une révolution ces
dernières décennies. Parce que l'espérance de vie s'accroît constamment,
le corps devient un capital à préserver. Qui veut voyager loin ménage sa
monture… Il est ainsi l'objet de toutes les attentions afin de le garder
en bonne santé : exercice physique, hygiène de vie, diététique nous sont
à tout bout de champ recommandés par les médias. L'apparence a surtout
pris une importance démesurée. Beauté et jeunesse à tout âge sont des
impératifs absolus – bien que souvent irréalisables –, notamment pour
les femmes. Et le vieillissement, hier synonyme de sagesse, est vu comme
une défiguration qu'il convient de masquer par des soins esthétiques
voire chirurgicaux. D'ailleurs, ces nouvelles pratiques n'ont pas
seulement un enjeu esthétique. Elles participent à l'acquisition d'un
pouvoir économique et social. Concrètement, une femme en surpoids
important sera moins souvent, voire jamais, nommée PDG. Pour notre
société, en effet, qui ne contrôle pas son corps ne peut contrôler une
entreprise.
Face à l'injonction « jeuniste », chirurgie et régimes modifient notre
corps.
Ces transformations volontaires prouvent-elles qu'il est une
construction sociale ?
G.B. : Le corps humain est un objet duel : impossible de le réduire à un
simple organisme physiologique. L'idée que tout serait génétique s'avère
donc absurde. Si le corps s'avère bien d'abord un objet naturel,
celui-ci disparaît sous la pression des normes et des rites
socioculturels. Il se voit même complètement construit et modelé par la
société. Prenez l'exemple des cheveux, ou celui de la barbe : leur
longueur, leur forme sont codifiées. Même dans les sociétés où les
individus vont dans le plus simple appareil, il n'est jamais question de
nudité « naturelle » : leurs corps portent des marques, scarifications,
tatouages… Car dans ces sociétés, être un homme, c'est avoir la culture
marquée sur le corps.
Le corps, comme objet de savoir, intéresse-t-il les sciences humaines et
sociales ?
G.B. : En prenant une importance de premier plan dans notre société, le
corps s'est aussi imposé à ces disciplines, et suscite même leur
recomposition. Cela fait d'ailleurs seulement une vingtaine d'années
qu'elles s'y intéressent comme à un objet de science. Si, très tôt, les
artistes ont fait du corps un de leurs sujets de prédilection, les
philosophes, ceux de l'Antiquité, se sont surtout concentrés sur
l'esprit. Puis le corps, durant des siècles, a été exclu du savoir
scientifique par la théologie. À partir du XVIe siècle, médecine et
anatomie s'en sont emparées. Il sera leur domaine réservé jusqu'au XIXe
siècle. L'anthropologie biologique, ma discipline de recherche, se
trouve justement à la croisée de la médecine, de la biologie et des
sciences sociales : elle étudie le corps en tant qu'objet «bioculturel».
Nous profitons ainsi de l'apport des autres savoirs scientifiques,
notamment de la génétique ou des mécanismes d'adaptation physiologique,
pour comprendre l'évolution de l'homme et la diversité des populations.
C'est dans cette démarche d'interdisciplinarité que vous avez lancé la
revue semestrielle Corps1 avec Bernard Andrieu, philosophe et
épistémologue ?
G.B. : Notre souhait est en effet de favoriser la pluralité des échanges
entre les chercheurs et praticiens de toutes disciplines qui travaillent
sur le corps. C'est pourquoi notre publication, qui cherche à
appréhender ce sujet dans l'ensemble de ses dimensions, réunit
historiens, philosophes, psychologues, anthropologues, médecins, etc.
D'où le choix, également, d'y voir figurer des thématiques
kaléidoscopiques (du corps « exotique » au corps malade, du corps
sportif au corps nu) ainsi qu'un cahier iconographique.
Propos recueillis par Stéphanie Arc
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