|
RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE,
DÉFORESTATION, SAUVEGARDE DES PANDAS, « ON EST TOUJOURS SEXY APRÈS
50 ANS »… AUJOURD’HUI, TOUT EST PRÉTEXTE À SE DÉSHABILLER ET PRENDRE
LA POSE POUR LA BONNE CAUSE. PETITE REVUE DE MILITANTISME EN TENUE
D’EVE.
« La patrie, l’honneur, la liberté, il n’y a rien : l’univers tourne
autour d’une paire de fesses. » C’est par cette phrase de Jean-Paul
Sartre que l’on est accueilli sur le site Pour la liberté de la
fesse, le nouveau buzz médiatique made in Sciences Po. À
l’initiative de la section lilloise, et quelques mois après le
succès de leur revue érotique L’Imparfaite, les étudiants de la
prestigieuse école sont de nouveau plébiscités grâce à de simples
photos de fesses. Les leurs et celles des autres, immortalisées
devant des monuments touristiques du monde entier. Un exploit compte
tenu de la sursaturation du web en matière d’images
érotico-pornographiques, ou plus simplement, une bonne idée ? Pour
en juger, revenons quelques années en arrière.
Début des années 2000, les campagnes anti-fourrure de la PETA font
grand bruit en déshabillant des mannequins célèbres. L’image
désolante de « la fille à poil qui fait vendre des voitures »
devient subitement positive. C’est officiel, la nudité peut aussi
servir de nobles causes. En 2007, pour dénoncer les ravages du
réchauffement climatique, Greenpeace s’associe à Spencer Tunick, un
artiste internationalement connu pour ses photos de foules nues :
600 personnes sont rassemblées au pied du glacier suisse d’Aletsch.
Rebelote en 2009 avec 700 participants au milieu des vignes du
Beaujolais. Décomplexées et convaincues de l’impact positif de la
nudité, des institutions plus traditionnelles s’y mettent aussi.
C’est ainsi que le calendrier 2010 du Secours Populaire dévoile des
personnalités comme Bruno Solo, Antoine de Caunes ou André Manoukian
dans leur plus simple appareil.
LA QUÊTE DU DÉCALAGE
« Ce qui crée le fonctionnement publicitaire, c’est le décalage,
explique Gildas Bonnel, président de l’agence de conseil en
communication Sidiese. Si on met des Bisounours sur un site porno,
on provoque l’impact autant que si on montre un homme nu dans le
calendrier du Secours Populaire. Extraire une image de son contexte
et l’insérer dans un univers où elle ne doit a priori pas se trouver
attire immanquablement la curiosité. »
Résultat, tout le monde part en quête de ce fameux décalage : Gisèle
Bunchen nue contre la déforestation au Brésil, Miranda Kerr nue pour
la sauvegarde des pandas, Estelle Lefébure et Sophie Davant seins
nus dans Marie-Claire pour promouvoir le dépistage du cancer du
sein. Sans oublier que, dans l’ombre des grandes campagnes de la
PETA ou Greenpeace, des anonymes se déshabillent chaque jour pour
promouvoir leurs causes. Un exemple parmi d’autres : les adhérents
d’une AMAP marseillaise tombaient l’an dernier la chemise pour
renflouer les comptes de leur association… Où s’arrêtera cette
déferlante ? Peut-être dans sa propre surexploitation.
Quand Sharon Stone se dénude pour Paris Match en 2009 pour faire
passer le message « On peut encore être sexy à 50 ans », il est
difficile de ne pas trouver la cause un brin tirée par les cheveux !
Idem avec Mariane James dans Gala et pour « défendre la cause des
rondes ». À quand un strip de Lindsay Lohann dans Glamour pour
défendre la bisexualité ? Selon Gildas Bonnel : « si l’on utilise le
nu, il faut le faire en se préoccupant du public que l’on vise.
C’est quand on commence à négliger la sensibilité du public qu’on
fait une erreur de communication. »
Mais n’est-il pas déjà trop tard pour rectifier le tir ? À en croire
le succès de l’opération des étudiants de Sciences Po, si. Réunis
sous la bannière « Sans une fesse libre, aucun combat ne peut être
entendu », ils ne se sont pas gênés pour tourner en dérision cette
exploitation du nu à des fins humanitaires et c’est justement ce qui
a plu. QUEL AVENIR
POUR LE NU MÉDIATIQUE ?
Selon Gildas Bonnel « cette surenchère pose désormais la question de
la créativité ». Et justement, le dernier gros jackpot en date n’est
pas tombé dans les poches d’une grande cause humanitaire mais dans
celles du duo electro-pop Make the girl dance, à l’origine du clip
Baby baby baby, où l’on voyait trois jeunes filles entièrement nues
chanter en plein après-midi dans une rue parisienne.
« Je crois que dans ce clip, c’est moins la nudité que la
performance qui a plu. C’est d’ailleurs pour cette raison que les
filles l’ont aimé autant que les garçons. C’est plus du “culot” que
du “cul” au final. », explique Pierre Mathieu, le trublion
médiatique à l’origine du projet. Mais l’autre raison du succès,
c’est aussi son absence de préméditation : « On se disait la veille
"tu imagines si on fait 10.000 vues dans la journée ? On en a eu 250
000 le premier jour puis 1 million par les 3 suivants ! » Et c’est
bien connu, ce genre de buzz ne se fabrique pas dans les agences de
communication : c’est le public qui le décide.
("Le Figaro-Madame" du 12.03.2010)
par Stéphane Rose |