La Belgique nue, en toute liberté

Un monde fou se presse sur la digue de Bredene, mais aussi dans les rues adjacentes et sur la place publique où se tient le marché. Les vélos, les poussettes, les parasols, les matelas pneumatiques et les frigo-box sont de sortie. Sur la plage Maria, on assiste à un "son et lumière" particulièrement éprouvant, fait d'injonctions de mères énervées, de cris d'enfants qui courent derrière leur ballon et de joyeux partages de chopes le temps de faire sécher les maillots. La plage, en somme. À trois cents mètres de là, entre deux brise-lames, silence total! Nous sommes sur une autre planète. On entend crier quelques mouettes qui s'élèvent au-dessus des vagues. Le bruit du ressac parvient encore jusqu'au début des dunes. Une dizaine d'hommes et de femmes offrent leur corps nu au soleil ardent. La plupart ont emmené leur petite tente de plage. Havres d'ombre et de pudeur, elles jettent ci et là une touche de couleur sur le sable. Aux alentours, les curieux sont retenus par la pancarte "plage réservée aux nudistes". La patrouille d'Alerte à Malibu", quant à elle, veille à la quiétude de ceux qui, au nom de la liberté et de la nature, ont décidé de ne porter que de la crème solaire. Tous ceux qui n'entreraient pas dans ce canevas-là, et voudraient donner au naturisme une connotation sexuelle, seraient aussitôt réprimés par les agents de police qui, fréquemment, circulent en civil dans les dunes pour sanctionner les contrevenants aux lois de bonne vie et moeurs. Ceux-là mêmes qui, selon les "adeptes véritables", cassent l'image du naturisme. Sur la plage, rien de tel. Ainsi, Léo, 48 ans, a posé sa serviette à la frontière des dunes. Cela fait cinq ans que cet habitant de Fumes y vient, le plus souvent seul. Il ne pratique le nudisme qu'à la plage. «Je trouve très agréable de venir ici, on finit par connaître les gens, on se parle facilement. Tout le monde est sur pied d'égalité. Personne ne vous regarde, n'examine votre maillot ou les bourrelets qui en dépassent ! Nous nous sentons en harmonie avec la nature. En fait, c'est la liberté totale: on n'est pas obligé d'être à l'heure ou de se demander ce que l'on va mettre. Finalement, qu'est-ce qu'un maillot, sinon un bête petit bout de textile?» C'est également au nom de ce sentiment de liberté que Léo se refuse à devenir membre de la Fédération belge des Naturistes (voir encadré): « Je n'aime pas les choses balisées», dit-il. La première fois qu'il a abandonné le maillot? «J'étais avec des amis allemands adeptes du naturisme. J'ai pris une heure de réflexion et puis, hop, ça y était...».

UNE ÉCHAPPATOIRE AU QUOTIDIEN


D'où viennent les baigneurs nus de la plage de Bredene? De Gand, de Bruxelles, mais aussi de France, d'Espagne, de la côte de l'ex-Yougoslavie, de
Grèce, de Finlande, de Suède... Parmi eux, Luc, 57 ans, est marié, mais son épouse a été victime d'un accident vasculaire cérébral qui l'a réduite à l'immobilité. Ce naturiste anversois, responsable du personnel dans une usine, se dévoue quotidiennement pour sa femme, mais parfois, la charge devient très lourde, trop lourde... «Alors, je viens me ressourcer ici, sur la plage de Bredene. Cela me permet d'être relax, au calme, je lis beaucoup. Pour moi, le naturisme est une échappatoire à la réalité du quotidien. Vous savez, la vie peut basculer en un clin d'œil et quand la nature vous laisse tomber, vous réalisez que vous avez tout perdu...» Au milieu de la plage, Jacques et Suzanne, 55 ans tous les deux, se reposent face à la mer. La baigneuse à l'incarnation claire, les genoux repliés et les cheveux protégés par un petit chapeau de toile, semble sortir du "Déjeuner sur l'herbe" de Monet. Ce couple de Français adeptes du naturisme (elle travaille dans le secteur des assurances, lui est retraité) viennent de Champagne et voulaient découvrir la plage de Bredene dont ils avaient entendu parler. Leurs enfants, deux grands adolescents, ne les accompagnent jamais. «Nous pratiquons depuis quatre ans le camping naturiste. Au début, j'ai eu du mal, c'était surtout mon mari qui en avait envie. Finalement, comme on n'est qu'à.deux, mon mari et moi, j'ai accepté. Depuis', je me sens libérée des contraintes quotidiennes, ce sentiment de liberté me plaît beaucoup. Et puis, ce que je trouve bien ici, c'est que la plage est surveillée: c'est rarement le cas en France! ». Un peu plus loin, un autre couple de Français, de Lille cette fois — Marc, 45 ans, employé en téléphonie et Lola, 42 ans, femme de ménage — sont étendus côte à côte sous leur tente de plage. « Nous, on est nudistes plus que naturistes. Nous ne pratiquons pas la philosophie d'être nus tout le temps. On aime juste l'être dans l'eau et sur la plage. Celle-ci nous a été conseillée par un ami belge. C'est bien, ici, il n'y a pas de problème de voyeurisme ». constate Marc. Et Lola de préciser : «J'ai deux enfants ados qui savent très bien qu'on pratique le nudisme, mais je ne le ferais jamais devant eux. Pour moi, être nue rappelle notre venue au monde. Ce n'est pas si compliqué si on fait cela en compagnie de quelqu'un que l'on aime.» Au loin, quelques créatures nues se baladent au bord de l'eau. Libres et heureuses. Comme au premier jour...
 

oMyriam Bru.
(22 juillet 2009)

 

Le naturisme, c'est...
Une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisée par la pratique de la nudité en commun, ayant pour but de favoriser le respect de soi-même, le respect des autres et de l'environnement.
 

Combien sont-ils en Belgique?
La Fédération belge de naturisme, dont l'aile francophone (la Ligue) est présidée par André Vandenhende, compte 11 000 membres. Mais il y a encore tous les autres... Ils viennent de tous milieux, de toutes professions. De nombreux enseignants, mais aussi des chefs d'entreprise, des policiers, des ingénieurs et même... des religieux.

Les premiers naturistes...
ont posé la base de leur concept au début du XXC siècle. Les Allemands furent les premiers à créer une vie de club et, vers 1915, le Français Georges Hébert créa sa "méthode naturelle", une gymnastique à pratiquer nu, dans les bois, en utilisant les éléments de la nature comme agrès. Ses adeptes furent surnommés les "Hébertistes". Au début, les naturistes ne fumaient pas, ne buvaient d'alcool et étaient végétariens. Depuis, le
concept a évolué.
 

Des principes de respect
Le véritable naturiste évite de choquer. Il ne porte ni piercings ni tatouages à connotation sexuelle. Il ne parle pas de politique ou de religion. Sa nudité lui permet de se sentir égal aux autres. Il recherche la paix et le contact avec la nature. C'est en cela qu'il tient à se distinguer des "nudistes" que le seul fait d'être nu de temps en temps suffit à combler.
 

Des activités diverses
Si la natation reste l'activité principale des naturistes, ils s'adonnent volontiers au volley-ball, à la pétanque, au badminton, au tir à l'arc et à la course à pied. Dans les clubs, ils peuvent aussi faire leur shopping ainsi. La Belgique a été le dernier pays d'Europe à reconnaître une plage libre, celle de Bredene. Un projet, au lac de L'Eau d'Heure (voir encadré) devrait voir le jour d'ici quatre ans.

Les limites de leur nudité
Le naturiste s'habille le soir pour aller au restaurant ou en discothèque et, pour des raisons d'hygiène, n'y accepte pas la nudité des serveurs. Tout comme ils n'aimeraient pas être servis par des bouchers en tenue d'Adam. Il respecte également le refus de la grande majorité des adolescents de pratiquer le naturisme, même si ceux-ci y reviennent souvent une fois qu'ils sont jeunes adultes.

Et, que font-ils s'ils rencontrent leur patron sur la plage ?
«Eh bien, si je rencontre mon patron sur un terrain naturiste.., cela veut dire qu'il est naturiste. C'est tout», répond en riant André Vandenhende.

M. B.