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Lassés des camps de nudistes, de plus en plus d'adeptes du naturisme
s'élancent en tenue d'Adam et Ève sur des sentiers de randonnée balisés.
Récit de notre journaliste, qui a accompagné une "randonue".
Marilyn a de grosses fesses. Elle en souffre, ou plutôt elle en a
souffert. "La
première fois que je me suis mise nue sur une plage, j'ai eu du mal, avoue-t-elle. J'avais
seize ans, beaucoup de complexes. Puis je me suis aperçue que très peu
de gens avaient des corps de rêve, et surtout que personne ne regardait
le mien." Aujourd'hui,
elle a 22 ans. Et elle assume. Nous marchons depuis deux heures à six,
cinq hommes et elle, dans les prés et les bois de l'Essonne. Le soleil
brille sans être écrasant. Marilyn sourit, un peu fatiguée, et pose son
sac. "On
s'arrête ?"Elle
s'assoit, en évitant ce qui pique. Car tout le monde est nu.
Complètement. Ce n'est pas tout à fait une randonnée : c'est une "Randonue".
Lassés de devoir s'enfermer dans des camps, certains naturistes ont
commencé à se promener nus dans des lieux publics. Internet leur a
permis de se regrouper. Dans l'Essonne, dans les Pyrénées, dans les
calanques de Marseille, en Belgique, ils sont quelques dizaines, de plus
en plus nombreux, à pratiquer ces promenades d'un autre type.
Rendez vous a été pris au parking d'Auvers-Saint-Georges, près de
Paris. Nous franchissons les dernières habitations, pénétrons
sous les arbres et là, hop !, tout le monde enlève le haut... et le bas.
Chacun, sac au dos, chaussures de marche aux pieds, casquette sur la
tête, rien d'autre ailleurs, est prêt. Aimable, Marilyn propose du spray
anti-moustique et de la crème solaire. "La
nudité est une des dernières formes de liberté", s'enflamme
Grégoire, leader du groupe. Victor, la trentaine, est plus discret. Il
travaille dans une boîte d'informatique et a découvert le nudisme en
vacances, à Montalivet. "J'adore
la sensation du vent et du soleil sur la peau. C'est naturel." Quid
des passants "textiles" ? Généralement, les "randonueurs", désireux de
ne pas choquer, ont avec eux des vêtements rapidement "enfilables" : un
paréo pour les filles, qui croisent les bras sur leurs seins, des shorts
bricolés avec une bande Velcro sur le côte pour les garçons. En voici
justement, qui surgissent d'un sous-bois. Tout le monde est pris de
court. "Bonjour,
lance Grégoire. Notre petite tenue ne vous gêne pas ?" Le
couple sourit, l'air de s'en moquer, et passe son chemin.
Il n'empêche : un frisson est passé. Car,
aussi mineur soit-il, le risque légal existe encore : l'article 222-32
du code pénal assimile la nudité publique à l'exhibition sexuelle. Les
plaintes sont rares, mais possibles : Bernard G., pratiquant de longue
date, a récemment passé quelque temps au commissariat pour avoir été
surpris en "tenue de peau" dans la nature. "Il
n'y a pourtant rien de sexuel dans nos randonues. Ceux qui ont des
enfants viennent avec." Le
reste de la journée sera bucolique. Nous flânerons le long des prés,
passerons au "rocher billard", un superbe bloc de granit que Grégoire
aimerait escalader nu un de ces jours. Le novice s'écorchera à une
branche qui dépasse. Nous pique-niquerons au bord d'un champ. Victor
commence à lire. Les autres s'assoupissent. Un vent frais se lève
soudain. Marilyn frissonne, sort un sweat-shirt de son sac. Mais,
randonue oblige, elle ne mettra rien d'autre...
La
randonue naît ainsi, du désir d'un amateur ou deux, se propage par
bouche à oreille et par Internet. Les centres naturistes, qui voient une
clientèle leur échapper, encouragent peu l'activité, qui suscite dans le
milieu de nombreux débats. Faut-il ou non "randonuer" avec les
textiles ? Comment convaincre des épouses récalcitrantes de tenter
l'aventure ? Certains sont prosélytes, d'autres intégristes. Il en est
qui y vont en cachette de leurs femmes. Dans l'Essonne s'est créée une
association, l'APNEL (Association pour la promotion du naturisme en
liberté), dont le but est d'abolir l'article 222-32 et qui aide
financièrement ceux qui en sont victimes. À sa tête une femme, fait rare
dans le milieu, dont une des plaintes les plus récurrentes est la
difficulté à amener ces dames à la pratique de l'activité. Pour Sylvie
Fasol, la randonue a été une renaissance. À 22 mois, elle est
hospitalisée : on parle de polyarthrite juvénile. Son état est jugé
catastrophique. Son enfance sera une suite de longs séjours
hospitaliers. On l'opère des hanches, trois fois, trois grosses
interventions de chaque côté. "Je
faisais un peu peur aux garçons. À l'époque, montrer mon corps nu et
abîmé m'aurait paru impossible. Le monde m'effrayait." Un
homme, pourtant, la séduit. Il a six ans de plus qu'elle, qui en a 17 et
demi. "Il
ne m'a jamais posé de questions. Il m'a protégée et donné sa force." Ils
se marient. Elle tombe enceinte.
Ce
sont des jumeaux. Mais une grossesse extra-utérine lui fait perdre les
enfants. Puis son époux est victime d'un cancer : il meurt en 2005,
bientôt suivi de son beau-père. Le corps réagit. "Je
me suis verrouillée de partout. À nouveau, j'ai eu très mal." Elle
essaie tout pour combattre la douleur : thérapie naturelle, sophrologie,
acupuncture... La dépression la guette. "Je
refusais de prendre des médicaments." Son
pharmacien va l'aider à sortir du trou. Depuis des années, Gilles
Menager est naturiste. Plus : "nudien", contraction aux accents
libérateurs des mots "nudiste" et "indien". Depuis tout petit, il aime
vivre nu, y voit un droit fondamental et une source d'équilibre. Il
convainc Sylvie de l'accompagner en "randonne". C'est presque une
révélation. La jeune femme y trouve une bande de copains, un nouveau
compagnon, et apprend à se réconcilier avec son corps. Depuis janvier
2008, elle a pris la tête de l'association.
L'APNEL voit loin. L'an dernier, six de
ses membres ont traversé les Pyrénées pendant une semaine en totale
nudité. Cette année, ils ambitionnent d'attaquer la Guadeloupe. "Je
rêve d'une société de tolérance totale, dit
Sylvie, où
chacun irait comme il veut, sans regards et sans gêne."
Lu dans
du 27 mai 2009 |