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De Matisse à Merce
Cunningham, de Nijinski à Matthew Barney, plasticiens et
chorégraphes inventent un dialogue vivant. Le Centre Pompidou aussi.
De la danse à la performance, il n'y a qu'un pas. Le XX e siècle l'a
fait avec une intense liberté d'expression qui crée l'art moderne et
annonce l'art contemporain si transgressif. Danseurs et plasticiens,
même combat? Leur cocktail Molotov fait sauter les barrières des
disciplines et des convenances. Le Centre Pompidou nous convie en
1912 pour en juger et voir, d'un autre œil, Nijinski dans L'Après-Midi
d'un faune. Le danseur y invente la danse contemporaine et
scandalise Paris. Copiant sa gestuelle sur celle des vases grecs, il
construit sa chorégraphie comme une peinture en mouvement conçue par
l'artiste et décorateur des ballets russes Léon Bakst. Tous les arts
se sont liés: la poésie de Mallarmé, la musique de Debussy, la photo
pictorialiste du baron Adolphe de Meyer. Un dialogue tout neuf que
cette exposition pleine d'esprit et de sensualité retrace avec joie
de vivre.
Scénographie dansante et aérée oblige, l'œil ira d'abord au film,
captation d'un soir aux Ballets russes au Palais Garnier en 2009
(dommage qu'aucun des interprètes, ici Nicolas Le Riche, ne soient
jamais cités dans les cartels). L'audace de ce ballet, liée à la
figure charismatique de Nijinski est frappante. Elle obsède les
artistes contemporains, comme le vidéaste et performer américain
Matthew Barney, M. Björk à la ville. Cet ancien gymnaste danse en
satyre dans Cremaster, son cycle de cinq films réalisé entre 1994 et
2002 qui lui a valu un fan-club digne de David Lynch. Dans une scène
célèbre, il escalade en faune la spirale blanche du Guggenheim à New
York. Il y a eu, depuis, sa rétrospective.
Tout au long du programme fort riche (près de 450 œuvres),
l'alternance est réussie entre les immenses écrans (Thierry de Mey
filmant le travail dans la nature d'Anne Teresa de Keersmaeker) et
les clichés historiques (le contorsionniste d'Alexei Temerin qui
inspira Wolfgang Tillmans). Entre les tableaux d'exception (La Danse
de Paris, de Matisse) et les inédits (Kirchner comme on ne le voit
jamais). Entre les sculptures de Rodin et les maquettes rarissimes
d'Oskar Schlemmer. Le point de vue est axé sur l'échange Allemagne
et Amérique, via le Bauhaus. La France reste un peu en coulisses.
Peu d'interactivité au Centre Pompidou qui n'a pas entraîné le
visiteur dans la danse folle comme Move, à la Hayward Gallery, l'an
dernier, à Londres.
Contorsions de Picasso à Kertesz
Picasso l'Andalou comme Kertesz le Hongrois ont aimé des danseuses.
On est très loin du fameux Portrait d'Olga de Picasso, ballerine
russe campée en 1918 en Espagnole hiératique. En 1929, l'Acrobate
bleu de Picasso traduit une intimité avec un corps de danseuse.
Désarticulé comme une étoile de mer, il est cadré au plus serré dans
ce grand format (162/130 cm) qui exprime la difficulté pour le
peintre à figer l'énergie vitale du modèle et, pour celui-ci, la
volonté de sortir du cadre. Les repentirs, inhabituels chez ce
virtuose, rendent compte de cette double tension. Flash au cabaret,
comme les artistes de l'époque, avec ce numéro de nu contorsionniste
qui rappelle aux visiteurs que l'art et la vie vont de paire. La
danseuse burlesque d'André Kertesz se contorsionne lascivement sur
un canapé : une icône de la photo par sa composition en angle et sa
référence à la sculpture contemporaine de ces années bohèmes de
Montparnasse. Ce portrait de Magda Förstner en 1926 inspirera la
série des contorsions des années 1930 où le corps repousse les
limites de la nature comme de l'art.
Des corps au cordeau
À 62 ans, le chorégraphe américain William Forsythe, installé à
Francfort, révèle dans une lumineuse vidéo, réalisée spécialement
pour l'exposition, sa théorie du mouvement avec Lectures from
Improvisation Technologies. Maître de la destructuration, il reprend
les élucubrations inspirées de Rudolf von Laban, aristocrate de
Leipzig et champion de la notation du mouvement chorégraphique. Dans
les années 1930, il inscrit le corps du danseur dans une structure
géométrique, l'icosaèdre. Olafur Eliasson, l'artiste
dano-islandais,se sent chez lui dans cet univers plastique abstrait
qui marque le début de l'art moderne. Son studio de Berlin est dans
la droite ligne de cet univers cérébral et chantant défriché en 1913
par Francis Picabia avec Udnie (Jeune fille américaine: Danse), par
le Tchèque Frantisek Kupka en 1912 et par Sonia Delaunay qui fait
littéralement danser la couleur au Bal Bullier en 1913.
Muses nues
Qu'est-ce qui frappera le plus le visiteur? Le corps nu et
ruisselant d'huile d'olive de Lisbeth Gruwez, la muse du chorégraphe
et plasticien Jan Fabre, plasticien et provocateur né à Anvers et
qui créa la polémiqueà Avignon en 2005? Le corps-à-corps de Lisbeth
avecle sol glissant, en 2004 à la Maison de la danse à Lyon, est si
vif qu'il défie l'impudeur, intrigue et sa captation en film 16 mm
par Charles Picq crée un effet de sidération efficace de 7 à 77 ans.
Ou est-ce plutôt Yves Klein, artiste cravaté jusqu'au menton,
l'ironie au bord des lèvres, orchestrant le ballet de ses modèles
nus qui lui servent de pinceaux vivants pour sa série sensuelle d'
Anthropométrie de l'époque bleue au printemps 1960? Question de
générations, sans doute.
Un sauvage et une sorcière
En 1926, le premier expressionniste Ernst Ludwig Kirchner, qui a
fondé en 1905 à Dresde le mouvement Die Brücke (le pont) avec Erich
Heckel et Karl Schmidt-Rottluff, est en Suisse, à Davos. Ce peintre
de la couleur sauvage veut mettre en parallèle art moderne et danse.
Chantre du naturisme et de l'utopie, il rencontre Mary Wigman qui
fait la une des journaux et défraie la chronique avec son solo La
Sorcière (un extrait du film est dans l'expo). Au lieu d'étudier la
grâce dans la danse, cette Allemande de Hanovre cherche «ce qui gît
caché dans le souffle vivant». Au plus grimaçant sous le masque du
spectre, entre spiritisme et chamanisme, comme le veut l'avant-garde
de l'époque. La danse contemporaine et ses déesses ne retiennent pas
ses errements du côté des Jeux olympiques du nazisme (elle signe la
Lamentation des morts en 1936). De maîtres en élèves, sa leçon
expressionniste traverse les générations et les continents. À Essen,
à la fin des années 1960, Pina Bausch s'en souviendra en chorégraphe
et directrice de compagnie. Son Sacre du printemps de 1975, ancré
dans la terre et la fureur, est à voir dans l'expo.
« Danser sa vie », exposition de Christine Macel et Emma Lavigne au
Centre Pompidou (IVe), jusqu'au 2 avril. Catalogue, 49,90 €.
("Le Figaro" - 28/11/2011) |