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Je voulais vous faire
partager ces deux articles sur la pudeur.
COUP D'ŒIL NEUF D'UN VIEUX TOUBIB
(La vie au
soleil N°2 – Mai 1949)
La pudeur ! Sentiment
artificiel créé par les convenances sociales et qui est loin de
rester semblables à lui-même dans le temps comme dans l’espace.
Un jour, il y a, hélas ! Déjà bien longtemps, je déjeunais à New
York avec Mr Fortunas, membre de l’Institut.
Je lui avais posé la question devenue classique pour les voyageurs :
« Monsieur le Professeur, quelle est la chose qui vous a le plus
étonné aux Etats-Unis ? »…Et je revois s’éclairer d’un sourire le
visage du Professeur qui voulu bien me confier : « Mon cher Docteur,
je puis vous le dire de vive voix, mais je n’oserais jamais l’écrire
! On ne me croirait pas en Europe et, d’autre part, la pudeur m’en
empêche ! »
Et il commença :
« Le doyen de l’Université où je professais m’invita un jour à la
piscine de l’Etablissement. Cela me tenta fort et je suivi mon
aimable collègue. A l’entrée, je m’adressai au préposé et lui
demandai – le plus naturellement du monde – un caleçon !....Rires de
l’employé, sourires de M. le Doyen qui m’apprit que dans les Clubs,
les Y.M.C.A., les Universités, l’usage des caleçons, entre individus
du même sexe, était superflu. Ne pouvant, hélas ! plus reculer, je
dus me promener dans une nudité qui ne m’avantageait pas devant les
Professeurs et mes élèves, qui, je dois l’avouer, ne s’intéressèrent
que fort peu à ce que je leur dévoilais.
J’écourtai le plus possible la séance dont je suis encore, à l’heure
actuelle, tout honteux !....Mais que penseraient d’un pareil aveu,
mes élèves de la Sorbonne, à qui j’ai enseigné la morale ? ».
Confidence pour confidence ; je lui confirmai que pareille aventure
faillit m’arriver à New York lors de mon internat. Par un hasard
comme il s’en trouve parfois, je fus pourvu d’une chambre par
l’administration de l’hôpital, avec salle de bain particulière, ce
qui me dispensa de la douche collective ou les autres internes se
présentaient comme devant l’Eternel.
Mais il y a mieux.
Dés mon arrivée à New York, on me fit visiter une magnifique
bibliothèque et, me rendant aux lavabos, une surprise, dont un
Européen peut évaluer l’ampleur, m’attendait dans les WC. Des sièges
confortables, une quinzaine environ, alignés côte à côte, comme à la
parade, sans la moindre séparation ni voile. La moitié environ de
ces sièges hygiéniques étaient occupés par d’austères messieurs qui
officiaient pontificalement et que ne sembla nullement troubler par
mon intrusion. C’était tellement naturel….pour eux ! En tout cas, je
battis en retraite et l’on me comprendra !
J’ai lu pas mal d’ouvrages traitant des mœurs Américaines, mais je
n’y ai jamais trouvé relation de pareille aventure. Pudeur française
à ne pas choquer ? Sans aucun doute ! Ce qui parait naturel aux
Yankees risque de déplaire à notre bonne société qui, en certains
points, a gardé des manières dignes du Moyen-âge.
(La vie au soleil n° 5 - Nov-décembre 1949
Jusqu'ou la pudeur va
t'elle se nicher ?
Nous avons eu le plaisir de voir l'année dernière (1948), lors d'une
réunion de la Société d'histoire de la médecine, les docteurs
Bariety et Coury nous présenter trois statuettes anatomiques
Chinoises. Ces statuettes, dont certaines datent de l'époque de
Ming, ont été créées pour sauvegarder la pudeur des patientes qui ne
devaient pas se dévoiler devant le médecin. Par une habile
combinaison d'attitudes, toutes les régions du corps sont rendues
accessibles et la malade peut ainsi désigner sur la statuette, la
région précise, siège de sa douleur. Il ne reste plus au
médecin...qu'à guérir. Le talent des sculpteurs sur ivoire a fait de
ces objets, de véritables oeuvres d'art. Il n'en est pas moins vrai
qu'une telle pratique rendait difficile le diagnostic des maladies.
La situation n'était pas tellement différente en France au siècle
dernier. Nous en avons une preuve lumineuse en lisant le récit que
nous fait Laënnec de la découverte de son stéthoscope
« Je fus consulté en 1816, écrit Laënnec, par une jeune femme qui
présentait les symptômes d’une maladie de cœur. L’âge et le sexe de
la malade m’interdisant de poser mon oreille sur la poitrine de la
patiente, je vins à me rappeler un phénomène acoustique fort connu :
si l’on applique l’oreille à l’extrémité d’une poutre on entend très
distinctement un léger coup d’épingle donné à l’autre bout. Je pris
un cahier de papier, j’en formai un rouleau fortement serré, dont
j’appliquai une extrémité sur la face précordiale et, posant
l’oreille à l’autre bout, je fus aussi surpris que satisfait
d’entendre les battements du cœur d’une manière beaucoup plus nette
et plus distincte que si j’avais posé directement mon oreille ».
C’est de ce jour que naquit le stéthoscope, d’abord simple cylindre
et qui se perfectionna rapidement.
Il y a des dames qui refusent énergiquement de se dévêtir à cause
d’une pudeur mal comprise. C’est ainsi que, dernièrement, j’ai fait
une belle erreur de diagnostic, traitant une pleurite une jeune dame
dont les douleurs thoraciques violentes étaient dues à un zona
intercostal, zona qu’il ne m’a été permis de voir que trois semaines
après le début de la maladie, lorsque les douleurs devinrent
intolérables.
Un autre souvenir me vient sous la plume. Il y a une quinzaine
d’années, ma curiosité insatiable me poussa à aller visiter la
prison Saint-Lazare, quelques temps avant la démolition de ces
bâtiments lépreux. Là se trouvaient en traitement une centaine de «
respectueuses » atteintes de maladies assurément professionnelles.
Elles étaient soignées par des religieuses. Je ne sais plus de quel
Ordre ces religieuses faisaient partie mais, ce dont je me souviens
parfaitement, c’est que la règle de cet ordre leur interdisait la
contemplation des parties honteuses. Cela n’aurait pas eu de graves
conséquences si ces religieuses avaient été affecté à un service de
maladies des yeux ou des oreilles, mais comme presque toutes les
filles, jeunes ou vieilles, étaient principalement malades « du bas
», il s’ensuivait qu’elles ne pouvaient pratiquement donner aucun
soin efficace ; je me souviens les avoir vu passer des pansements à
un interne, qui faisait un examen gynécologique, en tournant le dos
à la patiente. C’est lamentable, mais ce qui est odieux encore plus
que ridicule, c’est de penser qu’une fois les médecins partis, les
péripatéticiennes ayant besoin de soins locaux étaient obligés de
s’entendre à l’amiable avec d’autres prisonnières ; cette pratique
était codifiée de la façon suivante : certaines malades guéris
restaient volontairement prisonnières afin de donner des soins à
leur sœurs de misère, moyennant, bien entendus, une honnête
rémunération. Lorsqu’elles avaient fait fortune, elles demandaient à
sortir et on les relâchait de nouveau sur le trottoir, à la chasse
du client. |