À "La Gagère" : liberté, égalité, nudité
 

Le Domaine de La Gagère, unique centre de vacances naturiste de Bourgogne, tenu par Thom et Betty Weterings, a ouvert ses portes à la presse. Compte-rendu d'une journée dénudée.

La première minute est sans doute la plus délicate. J'étais là debout dans une vallée du Sud-Morvan, à deviser de la pluie et du beau temps, dans le plus simple appareil.

14 h 30. Hans et Ria, mes interlocuteurs, confortablement installés dans deux fauteuils devant leur tente, n'étaient pas plus couverts que moi. Le couple de quinquagénaires me considérait probablement comme l'un des leurs, naturiste d'habitude. À mon grand soulagement, ne nous le cachons pas, moi qui étais encore un « textile » quelques minutes plus tôt.

Volontaire pour une rubrique d'été « J'ai testé », je me trouvais in situ à tenter de m'imprégner de la philosophie naturiste, au domaine de La Gagère, un écrin quatre étoiles adossé à une forêt d'immenses sapins vénérables.

15 heures. Existe-t-elle au juste cette philosophie ? « Le mot est exagéré », estime Marco, 40 ans, venu des Pays-Bas avec sa femme, Ilse, et leurs trois enfants, pour la troisième fois en ce lieu verdoyant. « C'est plutôt un état d'esprit. Ici, à l'inverse des campings ordinaires, chacun respecte son voisinage. Il n'y a pas de musique bruyante. »

Ilse dit, pour sa part, que sa peau atteinte d'une affection va toujours mieux quand elle est exposée à l'air que recouverte de vêtements.

15 h 20. Le soleil finit de disperser les derniers nuages et réchauffe définitivement l'atmosphère. On se rend vers l'une des deux piscines du camping, de conserve avec Théo, 64 ans. Ce sympathique francophile pratique depuis ses jeunes années. « Les relations entre naturistes sont plus apaisées », assure-t-il.

16 heures. Tartiné de crème solaire, je lézarde sur un transat entre deux conversations et trois brasses dans la plus grande des piscines. Je suis reconnaissant aux estivants de ne pas s'être esclaffés à la vision de mon bronzage, façon Thomas Voeckler.

Enseignants, Frank et Ceciel ont découvert le naturisme il y a onze ans, et ont tout de suite adhéré. Aujourd'hui parents de trois enfants de 7 ans, 5 ans et 9 mois, ils apprécient l'accueil fait à leurs rejetons pour qui un club fonctionne chaque après-midi. Ceciel fait valoir que « vivre sans vêtements, c'est tout simplement plus pratique. »

18 h 30. Edward et Dönja s'offrent un moment d'intimité sur un des bancs installés opportunément face à une vallée dégagée aux versants adoucis, face au couchant. Dönja, 44 ans, a découvert le naturisme en Croatie : « J'avais 16 ans. Une journée a suffi pour que je sache que c'était ma voie ».

« Une journée
a suffi pour que je sache que c'était ma voie »
L'expérience d'Edward, 35 ans, est moins consistante : « Certains de mes amis ne comprennent pas ma démarche ». Mais il ne se veut pas prosélyte. « Je sais que chacun est libre d'essayer. Pour ma part, deux heures ont été suffisantes. Les naturistes ont beaucoup de respect pour les autres C'est déjà ça dans notre société de compétition ! »

19 h 30. L'orage gronde au loin. Le vent se lève. Je passe un tee-shirt, puis un short : la force de l'habitude.

20 heures. Au succulent dîner, pris habillé au restaurant du camping, Élisabeth, 58 ans, se remémore : « Mon arthrose articulaire naissante m'a amenée, il y a deux étés, à rechercher le soleil, et à délaisser mes maillots de bain et autres tenues de plage ».

22 h 30. Les dernières parties de badminton ont cessé pour cause d'obscurité. Le calme règne sur la nature et ses naturistes.

8 heures. Il fait déjà bon ce matin. Repères inversés : étrange est la sensation de se dévêtir au réveil avant de sortir se dégourdir.

10 heures. Il est temps de refermer la parenthèse, de se rhabiller, et de prendre congé du domaine de La Gagère. Un autre sujet m'attend en un autre lieu du Morvan. La malice s'est glissée dans la succession des reportages. Car aujourd'hui, j'aurai à couvrir un concours national de tonte de moutons. Une autre histoire de corps dénudés. Subie celle-là.

Jean-Christophe Henriet
 "L'Yonne" - 17 aôut 2011