|
Il est 5h30 du matin quand, dans l'avenue de la République déserte
d'Aurillac, descend vers le centre-ville un bus affichant une
étrange destination en lettres lumineuses : « Spencer Tunick ».
L'Américain, qui photographie des foules nues depuis la façade de
l'opéra de Sydney jusqu'au campus de Mexico, est à Aurillac.
Une façon pour la ville et les organisateurs de l'association Eclat
de fêter (avec éclat) les 25 ans du festival de théâtre de rue qui
se déroule donc pendant quatre jours chaque année en août, dans la
ville enclavée du Massif central. Bien qu'Aurillac soit encore plus
difficile d'accès cette année car privée de trains (travaux sur les
voies ferrées), les campings qui entourent la ville n'ont jamais été
aussi pleins.
Pour ses 25 ans, l'innovation plutôt que la commémoration
Bref, pour ses 25 ans, le festival aurait pu jouer la carte
reposante et reluisante de la commémoration. Un excellent numéro
spécial de la Montagne s'en est chargé.
On parcourt, non sans émotions, toutes ces années marquées par
d'innombrables souvenirs, de Royal de Luxe au Théâtre de l'Unité en
passant par Générik vapeur, Kumulus, KomplexKapharnaum, sans oublier
les centaines de « compagnies de passage » qui sont nées ou ont
grandi dans le « off » et sont passées dans le « in ». Une porosité
que l'on ne retrouve pas ailleurs.
Aurillac reste une fête sans être devenu une institution, un passage
obligé sans avoir cédé au jeûne des complaisances. La personnalité
de son directeur, l'imprévisible Jean-Marie Songy, n'y est pas pour
rien. On pouvait compter sur lui et sur son équipe pour préférer
l'innovation à la répétition. D'où un focus sur la performance (dont
nous reparlerons) et la venue de Spencer Tunick.
La colline des gens nus et le miracle des parapluies
Le temps de ces paragraphes, le bus est rentré au dépôt. Il venait
d'emmener sur le lieu de la photo (tenu secret) tous les volontaires
(environ 2 000) pour poser nus, ensemble, devant l'objectif du
photographe au visage de poupon.
Spencer Tunick devant les
journalistes à Aurillac (Jean-Pierre Thibaudat)Il est 6h30 quand les
deux minibus de journalistes -tolérés par l'artiste soucieux de son
image qu'est Spencer Tunick- arrivent sur le flanc d'une colline qui
surplombe la ville, du côté du Puy Courny.
On devine au loin le photographe tour de noir vêtu sur une
plate-forme, entouré d'une nuée de personnes en gilets jaunes : ses
collaborateurs (une équipe de sept personnes débarquée de New York)
et des membres de l'équipe du festival.
Les volontaires -hommes et femmes- se déshabillent et rangent leurs
affaires dans un petit sac en plastique blanc. Le jour s'est levé,
la lumière commence à être belle, étale, sans ombres néfastes.

Spencer
Tunick était venu en juin faire des repérages et tout l'été un
photographe d'Aurillac a fait des relevés de lumières qui allaient
décider du choix des lieux et des heures de prises de vue.
La foule nue, armée de
parapluies, pose pour Spencer Tunick à Aurillac (Jean-Pierre
Thibaudat/Rue89)
La foule nue se déploie sur le flanc de la colline verte. Image du
paradis terrestre ? « Meuh, n'exagérons rien », semblent suggérer
les vaches d'un champ en contrebas qui se sont approchées pour
l'occasion. Elles ne tardent pas, sans se départir de leur placidité
légendaire chère à Kafka, à meugler quelque peu.
« Les maillots et les tatouages devant ! », hurle une voix dans un
mégaphone, traduisant en français les propos du photographe. « You
comme ici », poursuit ce dernier dans un réjouissant anglo-français.
Et puis vient le moment magique : chaque homme, chaque femme, ouvre
un parapluie noir fourni par l'entreprise Piganiol, l'une des
fiertés d'Aurillac.
Le lieu permanent de travail du festival qui accueille en résidence
chaque année plusieurs compagnies de théâtre de rue porte ce nom de
parapluie, objet familier aux habitants de la ville et aux
festivaliers, car il pleut souvent en août durant le festival.
Miracle, pas cette année.
De Magritte à Piganiol
Les parapluies noirs se déploient au dessus des corps nus. C'est
comme un champ de champignons mi-humains mi-célestes qui apparaît. «
Monsieur Spencer ne veut pas voir vos têtes, baissez vos parapluies
! ».
On craignait l'effet de troupeau, le relent de camp de
concentration, voire un chouïa de voyeurisme. Rien de tel. C'est
subtil et innocent à la fois, doux comme le paysage. Les photos se
succèdent dans différentes compositions, on en verra le résultat
prochainement. A coup sûr magnifique. (Voir la vidéo)
Spencer Tunick dit avoir songé au parapluie pour rendre hommage à
Magritte. Chaque participant, homme ou femme de tous âges, repart
avec son parapluie. Certains se plaignent d'avoir dû marcher parmi
les chardons et les orties ; la plupart semblent ravis d'avoir
participé à l'événement. Parmi les hommes nus, un certain Jean-Marie
Songy, le directeur du festival.
Quand les minibus déposent les journalistes en ville, il est presque
9 heures du matin. Juste le temps d'aller se poser devant le séquoïa
du jardin des Carmes, lieu habituel où l'indispensable Tartar(e)
refait chaque année le monde en le parcourant. Un homme élevé au
rang de conte et devenu, au fil des années, la mascotte du festival.
Source :
http://www.rue89.com/balagan/2010/08/21/a-aurillac-les-parapluies-nus-du-photographe-spencer-tunick-163236
|