| Le texte qui suit a été extrait du mémoire de
Willem Toutenhoofd, étudiant en sociologie à l'ULB. |
Combien d'hommes et de
femmes ne supportent plus leur vie dans le système de la société
technicienne que par nécessité de subsistance ainsi que pour
rassembler les moyens suffisants à la prochaine évasion'.
Certains cherchent cette évasion dans l'alcool, la drogue, la
violence ou même le suicide. D'autres la cherchent dans la musique,
la télévision, les danses modernes, etc. D'autres enfin s'évadent
vers un nouvel environnement.
L'homme vivait autrefois dans un milieu; aujourd'hui, il vit dans un
système. Dans un milieu, les interactions entre l'homme et les
choses qui l'entourent - et a fortiori la nature - sont rares,
lentes et faibles. Dans un système, au contraire, les interactions
sont fréquentes, rapides et fortes. Or l'être humain, de par ses
facultés propres, de par son héritage génétique n'est pas tellement
adapté à la vie dans un système. C'est pourquoi il cherche à s'en
échapper de temps à autre en participant à l'exode des fins de
semaine ou à celui des vacances. Le naturiste n'a pas inventé un
nouveau système de société, il est entré de plein pied dans le
système existant qu'il a toutefois exporté vers un milieu champêtre.
Par conséquent, il ne vit pas en marge de la société.
Bien que les fondateurs du naturisme organisé
n'ont jamais eu la prétention de créer un mouvement marginal, il
faut admettre que le naturisme contemporain s'est davantage écarté
de sa philosophie première, celle d'un mouvement plus naturel.
L'évolution des quinze dernières années dénote une importante
mutation au sein de la pratique du naturisme. Il est vrai que
l'homme est fait pour vivre en communauté et que les naturistes en
sont venus à préférer les contacts humains aux contacts avec la
nature, donnant ainsi naissance au naturisme social.
Depuis la création du centre de Montalivet, par Albert Lecocq, le
naturisme n'a cessé d'évoluer dans ce sens, attirant des vacanciers
ou "naturistes-touristes" auxquels je donnerai par la suite le nom
de "natouristes". Ceux-ci ne sont membres ni du centre, ni
d'un autre club. Ils n'ont donc pas contribué à leur construction et
ne mettent pas la main à la pâte en ce qui concerne l'entretien des
installations, comme c'est la coutume dans les clubs. Ils sont
seulement porteurs d'une licence ou de la simple carte de vacancier
qu'ils se contentent de payer. Ils viennent profiter des
installations des campings, ne faisant aucune différence avec les
campings commerciaux.
L'accroissement des "natouristes" n'est pas vu d'un bon œil par tous
les naturistes. Ainsi d'après Pierre Bernard : "Les naturistes
redoutent que l'idéal ascétique, quelque peu spartiate, du début ne
vienne à disparaître sous e flot des adhérents. L'été tout
particulièrement, le naturisme revêt des aspects qui les inquiètent;
les autos envahissent les campings, le confort pénètre chaque année
un peu plus et le laisser-aller se faufile derrière lui. Ils se
préoccupent de savoir combien, parmi les nouveaux, viennent au
naturisme en connaissance de cause et non pas tout simplement avec
l'intention de passer des vacances à peu de frais tout en évitant la
promiscuité habituelle à la plupart des autres terrains de camping".
D'autres encore craignent que cette vague soit le fruit d'une
permissivité sexuelle, plus que le désir de faire un avec la
naturel.
Le "natourisme" - celui des
"natouristes" - se pratique désormais aussi sur les plages où la
nudité est permise par les autorités municipales ( plages libres ),
ainsi que sur les plages où la nudité est tolérée, c'est-à-dire
celles où la police ferme les yeux, sachant que le naturisme attire
les touristes et par conséquent aussi les devises.
Les natouristes des plages sont. indépendants à tout point de vue :
pas d'infrastructure, pas d'adhésion, pas de licence; ils
nepratiquent la nudité intégrale que lorsqu'ils en ont réellement
envie.
Revenons toutefois aux aires de camping où l'explosion
démographique, d'une part, et le changement de mentalité, d'autre
part, ont poussé les exploitants à exécuter d'importantes
transformations. Comme je vous le disais à l'instant, le camping
évolue vers de vastes centres de vacances équipés de tout le confort
moderne, ce qui nécessite des fonds; et qui dit fonds, dit
rentabilisation.
Cependant, le naturisme commercial est déjà une réalité : le Centre
Hélio-Marin de Montalivet en est un exemple; il peut officiellement
accueillir dix milles vacanciers, mais n'hésite pas à ouvrir ses
portes au double de personnes.
Les promoteurs ont vu
encore plus grand : un village naturiste avec -excusez du peu - un
port naturiste, des centres commerciaux naturistes, des bars avec
piscines naturistes, des appartements et logias naturistes, des
hôtels, des cinémas et des night-clubs naturistes, des terrains de
sports naturistes, sans oublier les postes, banques et services
médicaux naturistes, et enfin une plage qui, vous l'aviez deviné,
est naturiste à perte de vue. Ce village porte un nom : le "Cap
d'Agde, une autre façon de vivre sa libertér'. Le village naturiste
est si grand qu'il est hors de question, pour un nouvel arrivé, de
s'y promener sans un plan !
La micro-société "natouristique"
ne peut donc plus prétendre échapper à notre type de société. Au
contraire, elle tend même à joindre à nouveau, par le processus de
socialisation du naturisme, le mode de vie urbain. Ainsi, sans trop
de dépaysement, les "pseudo-naturistes" peuvent en toute sécurité,
réaliser leurs phantasmes en poussant une charrette dans un
self-service ou encore en s'adressant au guichet d'une banque, et ce
en état de complète nudité.
Le naturisme organisé offre précisément la sécurité d'un cadre où la
nudité est permise, sans quoi, il se trouverait beaucoup moins
d'individus pour y extérioriser leurs phantasmes.