| Le texte qui suit a été extrait du mémoire de
Willem Toutenhoofd, étudiant en sociologie à l'ULB.
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L'EMPREINTE DES MŒURS ET
DES COUTUMES.
Beaucoup pensent que le nudisme est un phénomène récent, allant de pair
avec l'érotisme ou encore l'exhibitionnisme, signes d'une civilisation
décadente. Peu savent, au contraire, que cet acte de dévoilement
intégral date depuis des siècles.
Je ne remonterai pas aux origines de l'homo sapiens, que nous savons
tous avoir été le premier homme nu et ce pendant des millénaires, avant
de se couvrir de peaux de bêtes. Je me contenterai de revenir seulement
quelques dizaines de siècles en arrière, par exemple à l'Antiquité
gréco-romaine, plus proche de nous, et de gravir les siècles jusqu'à
notre civilisation.
L'Antiquité.
Les Grecs n'avaient certainement
pas cette phobie du nu qu'a connue notre époque. Habillés généralement
d'un vêtement fait d'une seule pièce, les
Hellènes n'hésitaient pas à
ôter celui-ci lorsqu'il gênait ; et comme il ne leur serait jamais venu
à l'idée de porter un autre vêtement sous leur tunique, c'est donc le
plus souvent nus que les Grecs travaillaient ou s'adonnaient à un sport.
Cette gymnité sportive dans le monde hellénistique a été rendue célèbre
par les Jeux Olympiques. Pourtant, les athlètes des premiers jeux (vers
776 avant J.C.) ne courraient pas nus : ils portaient sur eux ce que
l'on pourrait appeler un "vêtement de pudeur"
Lorsque Platon écrivait : "Il n'y a pas bien longtemps, les Grecs
trouvaient honteux et ridicule que les hommes se fassent voir tout nu",
tout laisse à supposer que ce n'est que vers les années 500 avant J.C.
que la nudité s'est introduite sur les stades.
C'est sous l'influence des Spartiates, qui cultivaient un réel culte du
corps, que la gymnité devint pratique courante et s'étendit à toutes les
disciplines.
Il n'était pas de coutume que les femmes se montrent nues ; au début
d'ailleurs, il était plutôt rare de trouver des représentations du corps
féminin dans l'art. Les Grecs se laissaient moins facilement troubler
par la sexualité des formes féminines. Seule l'éducation des filles de
Sparte fut alignée sur celle des garçons. Afin de les endurcir et leur
ôter toute délicatesse ou tendresse efféminée, les Spartiates imposaient
à leurs femmes de s'exhiber nues dans les fêtes et cérémonies. Cet
exemple ne s'est jamais répandu ailleurs, mais néanmoins il fit école
clans le domaine de la nudité.
Les Romains, quant à eux, étaient également habitués à la nudité lorsque
celle-ci était plus pratique que le port de la toge. Les hommes se
baignaient nus dans le Tibre, mais quoique cette pratique fut courante
et admise, il appartenait aux femmes de ne pas les regarder.
Tout l'art gréco-romain, aussi bien en peinture, en sculpture qu'en
poésie, magnifiait le corps et l'amour. Les artistes grecs, qui
n'étaient tout de même pas complètement insensibles à l'expression du
corps de la femme, avaient mis au point la technique du "linge mouillé".
Cette technique consistait à sculpter le modèle habillé d'un drap qui
colle au corps, comme si celui-ci était mouillé, faisant donc apparaître
toutes les formes du corps, tout en respectant l'usage de ne pas
représenter la nudité féminine.
"La nudité, disait Platon, est un signe de civilisation".
Probablement voulait-il se moquer des Barbares pour qui être nu était
synonyme (le honte. "Nous aussi, nous étions ainsi autrefois; la
gymnastique nous en a délivré ", conclua-t-il avec Hérodote. Cette
honte du corps, cette pudeur n'existait pas pour Aristote. Pour lui, la
pudeur est dans l'esprit. Mais comme disait Socrate "Le sage n'a rien
à cacher".
Paradoxalement, Platon, dans ses théories dualistes (matière/esprit),
dénigre tout ce qui pourrait s'opposer à l'esprit, donc le corps. Avec
le corps naît un principe négatif, celui du mal, celui des passions
physiques.
Le Moyen Age.
A la chute de l'empire romain,
le christianisme était déjà bien implanté, mais il n'avait pas su se
débarrasser de l'idéologie païenne. Il en .résulte que cette nouvelle
religion monothéiste dû s'accommoder, en quelque sorte, avec les
philosophies platoniciennes qui avaient fini par triompher dans
l'Antiquité. Mais, la grande difficulté était de concilier le credo
(c'est-à-dire, Dieu créateur de la terre et du ciel) avec le concept
dualiste du bien et du mal.
Si Dieu créa la matière, par exemple la Terre, il va de soi qu'elle est
bonne. De ce fait les chrétiens, dans la création de la Terre, ne
solutionnaient plus le problème du mal ; i1 fallait dès lors un autre
mal, et celui-ci fut trouvé dans le péché originel. L'homme et la femme,
par le péché, ont faussé la matière. C'est ce que firent Adam et Eve
qui, une fois leur acte de désobéissance accompli, découvrirent qu'ils
étaient nus. Leurs premières réactions furent de s'habiller de feuilles
de vignes cousues et de se cacher.
Alors commença le Moyen Age avec pour héritage, entre autres, les œuvres
de Saint-Augustin qui précisément mit l'accent sur le péché originel,
alors que le Christ lui-même n'en souffla pas un mot (cfr. les
Evangiles).
Saint-Augustin a sensiblement marqué cette sombre et tumultueuse époque
médiévale où naquit cette tradition chrétienne prétendant tenir le corps
pour un objet de honte et de réprobation.
Il y a quelques années, le journal "Le Monde" nous rapportait que
"le Pape Paul VI tenait la nudité pour impie, parce qu'il voyait dans
le corps humain le véhicule du péché et parce que le parti pris dualiste
le conduisait à se méfier en toutes circonstances de la matière,
autrement dit de la nature".
Le Moyen Age fut prospère en sectes nudistes. Par exemple celle des
Frères Apôtres en Italie au XIIIe siècle qui connut pendant de longues
années des démêlés avec les autorités. Lors des cérémonies d'initiation,
les novices étaient mis nus face à des femmes nues pour voir s'ils
pouvaient se contrôler ; de plus, ils devaient passer une nuit au lit
avec une femme pour donner la preuve qu'ils étaient capables de rester
chastes.
Mais comme partout en Europe, c'est sur le bucher de l'Inquisition que
périrent les adeptes des sectes. D'autres sectes, avec chacune leurs
rites de nudité , et d'autres doctrines, parmi lesquelles celle de
Gerson, apparurent dans nos régions. Gerson, théologien français du
début du XVe siècle, fut Grand Chancelier de l'Université de Paris. Dans
son ouvrage "De Examinatione Doctrinae" (1423), il rapporte que "l'homme,
lorsqu'il est arrivé à la paix et à la tranquillité de l'esprit, est
dispensé de l'observation des lois divines ; i1 ne faut pas rougir de
rien de ce qui nous est donné par la nature. C'est par la nudité que
nous remontons à l'état d'innocence des premiers hommes et que nous
atteignons dès ici-bas le suprême degré de la félicité"
Sans doute, Gerson touchait de fort près les conceptions du naturisme
moderne, mais à son époque, ces théories étaient une offense à Dieu et
il dû fuir devant les persécutions.
La Renaissance.
Cette période de notre histoire
n'est pas quitte pour autant des sectes nudistes que nous retrouvons
sous le nom de "Libertins Spirituels" et dont les rites nus
étaient tout un programme. La chasse aux nudistes reprit de plus belle.
Par exemple, le chef spirituel Jean-David Joris, dont beaucoup de
disciples furent mis à mort, sera parmi les rares "heureux" a avoir
échappé de son vivant au bucher. En effet, ce n'est que deux ans après
sa mort que son corps sera exhumé et brûlé. Voulant en finir avec les
nudistes, le synode de Strasbourg (pendant la première moitié du XVIe
siècle) fait annoncer que quiconque veut modifier la doctrine officielle
n'a qu'à venir exposer ses thèses. Pas très catholique, mais très
efficace était la manœuvre qui reprenait ces thèses, une fois
enregistrées, comme base d'accusation des futurs procès. Mais ce
machiavélisme ne devait pas suffire pour faire disparaître les nudistes.
De 1535 à 1556, une secte d'Adamites s'organisa à Amsterdam. Leur culte
était voué au retour de l'homme à l'état d'innocence dans le
rétablissement symbolique du Paradis Terrestre. D'autres sectes nudistes
naquirent, plus tard, dans les milieux protestants.
La nudité en commun n'était toutefois pas pratiquée que par les sectes.
Dans maintes circonstances, elle faisait partie des us et coutumes de la
société médiévale et renaissante. Par exemple, il était d'usage que
toute la famille, membres du personnel et invités de passage se
déshabillaient et dormaient ensemble clans une même pièce.
Tout aussi curieux, nous semblerait-il aujourd'hui, était la coutume
qui voulait que les gens de la ville se dévêtissent chez eux pour se
rendre nus, par les ruelles, aux bains publics.
Cette nudité dans la vie de tous les jours vint progressivement à
disparaître à partir du XVIe siècle et plus rapidement aux siècles
suivants. Elle fut abandonnée d'abord par les classes supérieures de la
population; le peuple ne tarda pas à faire de même.
Les XVIIIe et XIXe siècles.
Ces siècles se sont
principalement fait remarquer par des excès de pudibonderie. Il n'était
plus question de se baigner nu, de se déshabiller en public ou même
devant son conjoint. En un mot, il n'était plus question de nudité. Tout
était codifié l'usage de la chambre à coucher, du lit, de la salle de
bain... De même la manière de se vêtir ou de se laver se procédait selon
une certaine technique. Cette civilisation bourgeoise, épouvantée par sa
propre image, s'est imposée toutes sortes de précautions pour ne pas
voir son propre corps; ainsi, dans les pensionnats, les jeunes filles se
douchaient en chemise de nuit.
Pour l'Eglise, le corps devient le symbole de la honte, la chair celle
du péché, et elle proclamait qu'il valait mieux pour une femme perdre la
vie plutôt que sa vertu. Pour le Code Pénal, la vue du sexe nu était une
atteinte aux bonnes mœurs et un attentat à la pudeur, donc un délit. Et
pour les psychiatres, la nudité était une preuve de folie entraînant un
internement dans un asile. L'oppression sexuelle établie par la
bourgeoisie triomphante, qui venait de poser les premières pierres de la
nouvelle société industrielle, allait en quelques années complètement
déséquilibrer l'individu sur le plan de la sexualité.
Le XXe siècle.
C'est dans un semblable état
d'esprit que furent abordées les années dix-neuf cents qui seraient
bientôt bouleversées par d'importants événements. Ces deux guerres
mondiales ont inévitablement entraîné un changement de mentalité : un
relâchement dans l'éducation, une plus grande mobilité de la société,
l'abandon précoce de la communauté familiale par les jeunes, la
popularisation des médias, des loisirs, des sports...
Par ailleurs, les penseurs et les ethnologues réhabilitent les peuples
nus ; les vêtements se réduisent et le maillot de bain évolue vers le
"string" ou cache-sexe.
Le sport, la peinture, le cinéma habituent l'homme du XXe siècle à la
vue de la nudité. Le nu intégral fait également sa réapparition et les
médias la vulgarisent.
Un peu partout en Europe et dans le monde, se constituent des
groupements et associations diverses qui affichent la nudité dans leur
programme; par exemple le mouvement hippie, le mouvement naturiste...
C'est sans doute ce (lui a fait dire à Marc-Alain Descamps que "La
vogue du nu parait être le grand phénomène psycho--sociologique qui
bouleverse tout le XXe siècle.
Willem TOUTENHOOFD
(1984)
[Suite : "L'empreinte de la religion"]
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